Initiatives et Patrimoine

Juin 1940. La famille Reiss se réfugie à Cailhau

Juin 1940. La famille Reiss se réfugie à Cailhau

25 Fév, 2016

Cailhau, Juin 1940.

Fuyant les nazis, Martha Reiss et ses enfants, juifs allemands, quittent Paris pour se réfugier en zone libre, à Cailhau.

Après de longs entretiens avec Albert Reiss, un des enfants, et son aimable autorisation, je vous propose de lire le récit de ses souvenirs au pied du clocher vert.

Une histoire que vous pourrez lire dans sont intégralité ici : http://famille.reiss.perso.sfr.fr/MIETTES-DE-MEMOIRES/1004%201940%20-%201944%20la%20Guerre.pdf

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Voici un extrait de ses récits :

« 13 Juin 1940, 13 heures : elle ferme la maison et part pour l’exode avec les derniers voisins encore là, en poussant un landau chargé de valises. Un heure avant elle avait, avec Ernest et ne voulant pas avoir trop de valeurs sur elle, caché des pièces d’or sous le carrelage sous la cuisinière. Elle lui en a donné une (qu’il a amenée avec lui en Amérique). Ensuite c’est la route vers l’inconnu total.

Elle est seule avec ses enfants (dans l’orage nous avons perdu Ernest et Charlotte), sans nouvelles de son mari. Pourtant, à Versailles, dans le flot de réfugiés, un agent de police arrête un camion et nous y fait monter, de ce fait nous sauvant la vie. Le camion poursuit lentement sa route, noyé

dans la foule, jusqu’à Vierzon atteinte 48 heures plus tard. Martha décide de se mettre dans l’immense queue à la gare. Elle réussit à obtenir des billets et le lendemain nous montons dans le train bondé pour trois jours de voyage avant d’arriver à Cailhau, en vue des Pyrénées, où on nous installe dans une vieille ferme abandonnée nommée Toinet. L’accueil des réfugiés est bien organisé.

Avec quelques vivres de la Mairie, des paillasses sur châlits en bois brut et les couvertures grises et rugueuses de la Croix-Rouge nous pouvons renaître à un début de vie. Martha doit reprendre contact avec nos amis, avec la famille en Amérique, écrire des dizaines de lettres, remplir les papiers et formulaires, rechercher son mari, perdu dans la déroute. Elle doit faire la maigre cuisine sur le feu dans la cheminée alimenté par le bois que nous allons chercher dans la campagne (bientôt il n’y en aura plus). Elle doit faire la vaisselle avec l’eau que nous allons chercher à la fontaine. Elle doit faire la lessive à la main, le raccommodage, le nettoyage. Elle fait du pain avec de la farine de maïs qu’elle porte chez le boulanger pour la cuisson. Nous l’aidons un peu (bien peu) à aller chercher les commissions au village mais tout repose sur elle et elle fait face.

Bientôt nous avons pu louer un morceau de champ pour y faire pousser des légumes et la voilà, en plus du reste, bêchant, plantant, sarclant, arrosant, arrachant les mauvaises herbes…

Le 7 Août 1940 elle note dans son agenda : « changé le dernier billet de 1000F »… Au bout de quelques semaines notre père est libéré et nous rejoint. Il écrit à des distantes cousines aux US lesquelles nous font parvenir des subsides qui nous tiendront la tête hors de l’eau pendant tout notre séjour (presque 3 ans). Mais il est presqu’ aveugle et tout continue de reposer sur Martha. Voyages à Limoux (en car) pour démarches à la sous-Préfecture, voyages à Carcassonne pour démarches à la Préfecture, pour accompagner son mari chez l’oculiste ou l’un

des enfants malade à l’hôpital, pour voir le Proviseur du Lycée… Le tout dans un déferlement de nouvelles catastrophiques : les Allemands foncent à travers la Russie, la flotte Anglaise est décimée, les Japonais déclarent la guerre…Mais sa force est démultipliée par la gravité de la

situation et sa volonté de sauver sa famille coûte que coûte.

À Belvèze, chez le seul boucher de la région, elle voit qu’il donne une langue de bœuf aux chiens.

Elle sait qu’en Allemagne, pays pauvre, cela se mange. Elle lui propose d’acheter la prochaine, ce qui a bien amélioré notre ordinaire pendant plusieurs jours (et qui plus est, sans tickets !). Les voisines sont surprises et elle leur apprend comment préparer ce morceau que nul ne savait comestible. Résultat : les prix se sont envolés et nous n’avons plus jamais pu en racheter. 50 ans après, Madame Andrieu, notable locale et alors très âgée nous a écrit : « Elle nous avait beaucoup enseigné ! »

Elle fait des journées de 20 heures mais est toujours là, chaque jour, debout, souriante, nous servant le petit déjeuner avant l’école, nous servant le repas de midi puis du soir. La bonne fée infatigable de la maison. Une fois, en pleine nuit, on vient nous réveiller. Mme Clarac, notre voisine et la femme du meunier, va accoucher. Martha fait la sage-femme, délivre le bébé. Dès lors nous n’avons plus jamais manqué de farine de blé.

Ce train d’enfer dure jusqu’en Mars 1943 quand les gendarmes apparaissent à la porte et emmènent Willy. Nous ne le reverrons plus jamais. Avec l’aide de la famille Mahieu puis des Cordesse c’est la fuite en Auvergne avec ou même sans faux papiers. Nous changeons de nom et

sommes dispersés dans des villages aux quatre coins de la Lozère. »

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