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14 juin 1907 : Achille Laugé à la une de « L’Aurore »

14 juin 1907 : Achille Laugé à la une de « L’Aurore »

16 Juil, 2017

 

Le 14 juin 1907, Gustave Geffroy (Administrateur de la Manufacture des Gobelins et co-fondateur du prix Goncourt) signait à la une du journal L’AURORE, un article exceptionnel sur Achille Laugé. En voici la retranscription. B.F.

 

 

ACHILLE LAUGÉ : Un peintre du Languedoc

 

AURORE

 

« Je ne connais pas le peintre Achille Laugé. je ne sais de son œuvre que les toiles accrochées aux murs au petit magasin de son ami Achille Astre, rue Laffitte. Je ne puis songer à rien dire de nouveau sur l’intimité de l’artiste, sur la suite de ses travaux, sur la formation de son talent, après les pages d’Emile Pouvillon, Achille Astre, Albert Sarraut, Victor Gastilleur.  J’essaie seulement de décrire ce que j’ai vu, d’exprimer ce que j’ai ressenti.

Toutefois, il me faut, en quelques lignes, présenter Laugé à ceux qui ne savent rien de ses débuts et de son existence.20046277_1586325231399120_694140795926339354_n

Laugé est un homme de la France paysanne. Les siens et lui-même ont vécu près du sol. Sa naissance de fils de laboureur semblait le destiner, lui aussi, à conduire la charrue, à moissonner ce qu’il aurait semé, à greffer des arbres, à cueillir des fruits, à élever des animaux.

Comment l’instinct de l’art a-t-il tressailli dans son esprit ? Pourquoi, subitement, y a-t-il eu en lui la vision juste. L’intuition de poète, le recul d’observation et de réflexion par lequel il voyait et comprenait le sens du spectacle de tous les jours, devenu subitement exceptionnel et magnifique ?  Le phénomène fut aussi mysté- rieux pour lui que pour les autres artistes, mais pas davantage. Il y a une belle page de Renan sur la lente formation, par des générations de labo- rieux inconnus, de ceux qui prendront un jour la parole pour les milliers d’êtres qui ont accompli leur tache en silence. Ce n’est pas là une rêverie sans réalité. L’histoire de l’humanité est ainsi faite, et il est certain qu’un peintre tel que Laugé épris d’humble vérité, est venu logiquement à son heure, comme un héritier de toutes les peines, île toutes les joies, de toutes les impressions, de toutes les les poésies jolies, émotionnantes et obscures de sa race du Languedoc. Il s’est trouvé chargé de mettre à la lumière ce qui était caché, tous les secrets gardés par ces âmes de paysans, enfouies maintenant sous quelque pierre plate, au profond de ce sol qu’ils avaient fait fleurir et fructifier de leurs mains rudes. Voici maintenant que vient, pour les délivrer de leur long silence de tous les siècles, celui qui, avant de s’endormir, lui aussi, du sommeil de la terre, ressuscitera leurs existences sacrifiées et leurs pensées abolies.

Il y a une preuve de cette mission échue à un peintre tel que Laugé. Ses parents, devant son inquiétude, décidèrent. comme tant d’autres parents, de lut faire faire d’utiles études, de l’envoyer à Toulouse, à Paris, de le faire entrer à l’Ecole de pharmacie. A Toulouse et à Paris il prend place aux cours de l’Ecole des beaux-arts;  il est ici élève de l’atelier Cabanel, il connaît, nous dit son biographe Victor Gastilleur, les batailles livrées autour de l’impressionnisme en ce temps-là, et brusquement, il quitte tout, il rentre dans son village de Cailhau, près de Carcassonne. Il y a longtemps, c’était en 1888. Depuis vingt ans, Il n’est pas venu à Paris, il n’a rien su de l’évolution de l’art, des théories, des disputes, et là-bas, dans son village, il se trouve qu’il a inventé un néo-impressionnisme pour son compte, une fine et harmonieuse division des tons, qui n’en reste pas à la période des recherches, qui réalise savamment la beauté des choses apparues dans la lumière.

DSCF3379C’est une région bien différente de nos régions de Paris et de l’Ouest, aux ciels gris d’argent, chargés de nuées, aux verdures humides.  Pourtant. Laugé peut nous faire comprendre et aimer son sol et son ciel, parce qu’il s’obstine sans cesse, du même effort méthodique et âpre, à pénétrer la vie intime de cette nature qui est la sienne, celle de ses aïeux, celle de ses enfants. C’est son patrimoine et il nous convie à le visiter avec lui.

Il habite, hors du village, cette petite maison blanche à toit rouge entourée de poiriers en fleurs dont les ombres se dessinent en légers lacis bleus sur le sol. Il vit en plein soleil, en pleine chaleur, parmi les arbres et les fleurs de son verger, et il s’en va, ici et là, par toutes les routes, par tous les sentiers familiers. Les toiles qu’il expose nous disent ses promenades, ses contemplations, sa volonté de nous faire voir ce qu’il a vu.

PRINTEMPS 1921Une double rangée de saules monte la pente d’un terrain de prairies, et la physionomie du saule est justement caractérisée avec son tronc nerveux, bossué, crevassé, d’où jaillissent de fines branches d’osier, vieillard acharné à vivre et toujours orné de la jeunesse d’un nouveau feuillage. Laugé a peint ces saules plusieurs fois, dans la pâleur bleue du matin, dans le rose d’un soir pur.

Une route éclatante de soleil mène à l’humble barrière d’un jardin, (entre des haies d’arbrisseaux pâles et des amandiers, des pêchers, dont les longues branches étoilent le ciel de leurs corolles blanches et roses.

Les coins de vergers abondent.  L’éclosion du printemps est surprenante et délicieuse, au dessus du sol incendié, de l’herbe sèche, autour des maisons de paysans, des murs de fermes, aux pierres brûlantes. Qu’il fait chaud ! Que l’air est doré et vibrant l Et que ces fleurs si spontanément épanouies sont fraîches à voir sous le ciel, dans le grand espace où règne le dieu inexorable aux flèches de feu !

Cette sensation de chaleur impérieuse, Laugé la donne par les moyens les plus simples, par l’unité lumineuse de ses toiles, par le choix des détails caractéristiques. Quand l’univers qui l’entoure lui apparaît en sommeil el en stupeur sous le poids de la même atmosphère incandescente, il lui faut bien tout marquer de la même brûlure, les routes changées en cendres blanches, les arbustes braisillants et roses.

Parfois, pareil à une oasis, un groupe de maisons entourées de mûriers massifs, de cyprès effilés et géométriques, surgit pour évoquer le repos â l’ombre, l’eau des fontaines, la douceur des verdures.

Au-dessus d’un paysage de ce genre, si simple et de style si contrasté, dans le ciel pâle de lourds nuages blancs errent pesamment, comme chargés de la poussière de la route. Ailleurs, une charrette de foin, stationnée à la porte d’une ferme, embaume la matinée lumineuse.

route-aux-genets-1921Enfin, au bord des routes, et plus loin que les terres labourées, dans les zones incultes où poussent les herbes odoriférantes, le thym et le romarin, Laugé a découvert une autre nature, d’une poésie étrange et belle. Sur des tapis d’herbe rare qui veloutent les pentes des vallons, il a dressé sur le ciel d’un bleu pile les hauts buissons des genêts aux tiges fines et dures, d’un vert délicat, aux fleurs jaunes, du jaune pâle des canaris, et qui semblent voltiger, captives, tant elles sont légères et vivantes.

Achille Laugé, quand il ne serait que le maître de ces genêts aux fleurs d’or pile, aurait déjà choisi et marqué sa place parmi les poètes naturistes épris de la simple et si étrange beauté des choses, mais il est le paysagiste languedocien que j’ai essayé de deviner, et il est aussi un peintre de fleurs et de fruits qui représente avec une ardeur, un coloris, et surtout avec un mouvement vivace qui n’appartient qu’à lui, cette vie interrompue des fleurs coupées qui veulent vivre encore et qui luttent, s’impatientent, s’allongent, s’épanouissent, se contorsionnent presque pour absorber l’air et l’eau qui vont manquer à leur sève après l’arrachement de la terre nourricière. Je ne sais si Laugé a voulu donner ce caractère à des dahlias simples et doubles, à des glaïeuls, à des reines-marguerites, à des géraniums dont les tiges se courbent, filent droit avec des allures singulières qui restent vraies et belles. Il n’a mis aucune intention, je crois bien, dans ces représentations animées de la vie expirante de la fleur, il a vu ce qui est et l’émotion des choses s’est communiquée à son esprit de poète et à ses regards de peintre. Celui qui sent et qui voit ainsi donne la vie à tout ce qu’il touche, à une orange ouverte, à des pêches jaunes et roses, à des prunes bleues, à des poires vertes, à une lasse blanche, à un verre de vin, au pot blanc où s’épanouissement et frémissent des chrysanthèmes sur une table chargée de fruits, à ces délicieuses roses qui s’épanouissent et respirent dans un vase de verre avec une grâce aussi légère que leur parfum.

madame-astre-1892Il achève enfin de faire sa preuve de peintre voyant par ce grand portrait de femme en blanc sur fond blanc, qui est d’une si parfaite harmonie et qui restera comme la vision savante et impeccable d’un être.  A vrai dire, le blanc de cette toile est gris bleu et doré et les mêmes tons qui se trouvent sur le fond de la toile se retrouvent sur le costume, le visage, les mains de la femme, mais l’ombre et la lumière se résolvent en une blancheur d’une douceur éblouissante.  Dans cette blancheur, il y a un être vivant, une femme grande, la tête petite et ronde, les cheveux collés au crâne, les yeux fatigués mais bien ouverts, la bouche qui mêle indiciblement la sensibilité et l’ironie. Cette bouche se contracte, parle et sourit comme ces yeux veloutés regardent et vivent, mais, tout cela, sans effort, sans mise en scène de peintre, tout cela dans l’immobilité et le silence qui entourent les chefs-d’œuvre des portraitistes.  Ce portrait, en effet, est un chef- d’œuvre, pour sa pure harmonie, pour son expression profonde et aussi pour sa solidité cachée, pour ce corps pré- sent sous la robe et le corsage do molleton blanc, ce corps que l’on devine sous la tombée droite de la jupe, et à quelques plis du corsage. Laugé est un simplificateur qui trouve le moyen de tout montrer, et il lui suffit encore, pour que la forme, le volume de ce corps soient perceptibles, de modeler les admirables mains, celle-là qui est appuyée sur un petit meuble, et l’autre qui pend au long de la robe, une main lourde où tombe le sang. Ces mains, comme ce visage, c’est ce que l’on voit et qui fait la preuve du reste. De même, ce bout de pied presque imperceptible, chaussé de noir, qui apparaît furtif comme une souris à la ligne d’ombre de la robe.

Le peintre de ce portrait, de ces fleurs, de ces paysages, n’a pas tout révélé encore de son talent. II est parfois, non pas dans le portrait où il est complet et maître de son art, mais dans certains paysages, un peu fin et grêle. Toutefois, sa force s’augmente et sa puissance grandira. Cette force qui est en son individu, lui vient aussi de la terre que les siens ont labourée, des arbres et des crépuscules qu’ils ont vus, du cimetière où ils reposent – elle lui vient de son village. Qu’il y reste ! »

GUSTAVE GEFFROY.

 

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