Initiatives et Patrimoine

1878 | Cailhau au cœur des grandes manoeuvres

1878 | Cailhau au cœur des grandes manoeuvres

3 Jan, 2018

Sous le Second Empire, l’armée française eut à se déployer massivement à deux reprises par chemin de fer, en 1859 pour la campagne d’Italie et en 1870 pour la guerre franco-allemande. À la suite de ses défaites durant la guerre de 1870, l’armée française est en état de faiblesse face à l’émergence de l’Empire allemand.

Il faut donc mettre sur pied une armée imitée de celle prussienne, avec d’abord le passage à la conscription en 1872 (loi Cissey), puis la création de 19 « régions de corps d’armée » (chacune fournissant un corps d’armée dès le temps de paix)

Les plans de mobilisation français de 1875 à 1914 sont des plans militaires établis par l’État-Major de l’Armée française pendant la période entre la guerre franco-allemande de 1870 et la Première Guerre mondiale.

Il s’agit d’une succession de plans de mobilisation et de concentration des forces françaises, prévoyant l’augmentation massive des effectifs grâce à l’arrivée des réservistes (c’est la mobilisation), puis le transport par chemin de fer des troupes (la concentration), sous la protection des unités frontalières (la couverture). Tous ces plans préparent l’envoi de la majeure partie du corps de bataille le long de la frontière franco-allemande. Le plus connu de ces plans est le dernier, le « plan XVII », qui est appliqué en août 1914 lors de la mobilisation générale de 1914.

Cailhau1878 : Plan III.

Albert Barbieux, Directeur Gérant du Journal « Le Rappel ».

Castelnaudary, 8 septembre 1878.

Donc, ce matin, j’ai fait une nouvelle visite aux avant-postes de la division Warnet. Quelques coups de canon grondaient dans le lointain sur les dernières déclivités des Corbières ; Une petite fusillade crépitait dans les champs ; la fumée grise de la poudre s’élevait en flocons semblables à des nuages qu’un léger souffle désagrégeait lentement. Sur les routes, galopaient les estafettes , circulaient les bicycles, passaient des groupes de cavaliers ou de fantassins, vedettes ou éclaireurs; dans la plaine s’étendait une longue ligne de tirailleurs. On se fatiguait, on suait à grosses gouttes, mais tout le monde était alerte et dispos, prêt à bien faire son devoir ici et en conscience dans une occurrence critique.

Deux brigades étaient en présence ; on a simulé d’abord l’attaque d’une grosse ferme dont on avait barricadé les portes, et dont les volets entrouverts jouaient paisiblement le rôle de créneaux. L’engagement principal avait lieu sur un terrain fort bien choisi, suffisamment vaste, coupé de collines peu élevées et borné par un contrefort des Corbières entre Salles-sur-l’Hers, Mas-Saintes-Puelles et Montauriol. Le combat qui a duré une bonne partie de la matinée avait attiré sur toutes-hauteurs autour de la ville un grand nombre de curieux.

Pendant l’action, les officiers de tout grade ont pu se rendre compte de la manière dont leurs subordonnés savaient Interpréter et mettre à exécution toutes les données de la. théorie du service en campagne s’ils savaient établir leurs postes, créneler les murs, barricader les rues ou les ponts, se ménager des issues de retraite, se creuser rapidement des abris, établir des fortifications volantes, éclairer la route de l’armée, se disperser en tirailleurs, partir en fourrageurs, enfin se servir de leurs armes et de leurs montures suivant les nécessités de l’attaque ou de la défense.

Puis, après la soupe et un temps de repos, on s’est préparé pour la rencontre de demain. Des éclaireurs sont partis en avant sur la route de Bram, puis le 7e, puis le 9ème de ligne, colonel en tête, le fusil accroché à l’épaule droite, la musette au flanc, sont partis à leur tour et d’un bon pas dans la même direction.

Des lors, le défilé des troupes d’avant postes s’est continué sans interruption de tous côtés; chaque corps, chaque détachement se dirigeant vers le canton où il doit passer la nuit et attendre l’adversaire.

Pauvres gens ! Beaucoup ont l’air tout attristés d’aller à la bataille, sûrs d’avance qu’ils seront vaincus et devront battre forcément en retraite.

Car maintenant les tramways (c’est de ce nom que nos joyeux troupiers ont baptisé les wagons à bancs), les tramways ne fonctionnent plus sur les lignes du Midi.

Ce matin, les derniers détachements du 17e bataillon mobilisé du 2e du génie se sont rendus de Montpellier à Carcassonne; ce soir le train des équipages au grand complet débarquera dans les diverses gares voisines du lieu de l’action. A l’animation fébrile qui  régnait sur tout le réseau a succédé un calme relatif, et les chefs de gare dont le zèle a été partout au-dessus de tout éloge goûtent un peu de repos bien mérité.

Donc demain, dès l’aube, aura lieu l’expérience si vivement attendue de la rencontre de deux divisions. L’expérience aura pour tout le monde entre autres résultats, celui d’attirér l’attention sur des services imparfaits.

Les dépêches vous ont déjà donne bien des renseignements sur le quartier général de Bram et sur l’animation fiévreuse qui règne dans cette petite localité. Bram compte à peine un millier d’habitants; or, sa population se trouve décuplée. Comprenez l’empressement ahuri des hôteliers, cabaretiers et des bons cultivateurs dont on trouble la calme quiétude.

Je voudrais vous donner une idée exacte du champ de manœuvres ; vous souvient il de l’A au moyen duquel Victor Hugo rend, dans ses Misérables, le champ de Waterloo si clairement visible, même pour les plus ignorants des choses de la guerre?

C’est au moyen d’un A que je vais essayer de vous guider dans le pays.

Tracez-en un sur le papier et à l’angle supérieur écrivez Castelnaudary; le jambage maigre représentera la route de Castelnaudary à Limoux; l’autre, la ligne ferrée de Castelnaudary à Carcassonne. Ecrivez au fur et à mesure les noms. A l’extrémité droite du jambage médian, Bram et un peu au dessus à droite, Alzonne; à l’autre extrémité, Prouille. Au milieu, Villesiscle. De Prouille, tirez une ligne droite qui rejoigne Carcassonne, c’est la route de Montréal, sur laquelle à droite et presque à égale distance les uns des autres : La force, Montréal, Arzens et à gauche, tout près de Carcassonne, Grèzes. Sur le jambage gras, entre Bram et Castelnaudary, presqu’au milieu, Pexiora; sur la jambe maigre écrivez les noms de Mas-Saintes-Puelles (un peu au dessus et à gauche de l’angle), puis Villeneuve-le-Comptal, Fendeille, Miraval, Pinchénier, Villasavary, Prouille et en droite ligne à gauche de Prouille, Fanjeaux; sur la route de Limoux, en continuant, Brézilhac, Cailhavel et Cailhau; entre Laforce et Brézilhac, un peu à droite, Villeneuve-les-Montréal.

Enfin, Arzens à droite de Montréal, et Alairac un peu au-dessous d’Arzens en tirant vers Carcassonne, Caux et Sauzens, un peu au-dessus de Grèves.

Tels sont les principaux emplacements occupés, mais, le principal effort du combat aura sans doute pour théâtre le triangle Villasavary (principal objectif), Prouille et Fanjeaux. Je termine en disant qu’il faut placer ce dessin de telle manière que la pointe de l’A soit à gauche et le jambage maigre au bas du feuillet.

Je ne me flatte certes pas de donner ainsi aux lecteurs du Rappel une carte bien mathématique, mais je suis certain qu’en mettant à profit ces indications, ils suivront l’affaire de demain avec un plus grand intérêt.

 

Cailhau Manoeuvres 1878Extraits du « Petit Journal » :

8 septembre 1878.

L’état-major général du corps d’armée s’est embarqué à onze heures pour Carcassonne.

Le général Bréart, le colonel Guiolh, chef d’état-major, les directeurs du service du génie, de l’intendance, de la santé, etc., les officiers d’état-major détachés des autres corps d’armée, le commandant de Lamothe, ont pris place dans ce train qui comptait quarante-trois voitures, dont un fourgon vide à l’arrière. Seize trucs portant vingt-trois voitures diverses, seize wagons de chevaux, cinq wagons d’hommes, deux wagons pour des voyageurs et des officiers dont un salon pour le général en chef, deux wagons pour les vélocipédistes et les employés du chemin de fer.

Parmi les voilures, on a remarqué une nouvelle voiture-bureau pour le chef d’état-major général, forme coupée avec une caisse-bureau, deux lampes et un coffre fermant à clef.

Cette voiture porte sur ses lanternes et derrière le numéro du 17° corps d’armée.

On a remarqué aussi la Victoria du général en chef. Par application d’une récente décision, il est prescrit aux commandants de corps de suivre les opérations en voiture pour pouvoir travailler en route et arriver dispos sur le Champ de bataille.

Les troupes embarquées comprennent les secrétaires d’état-major, les infirmiers et les commis d’administration.

Le 8 septembre 1878, au neuvième jour de la mobilisation, le tableau des cantonnements des grandes manœuvres prévoit que le quartier général de la 33eme division s’établisse à Villasavary, ainsi que le Génie.

La 66ème brigade tiendra l’état major à Pexiora, la 67ème à Cailhau et la 68ème à Montréal.

La 126ème de ligne tiendra Cailhau et Cailhavel.

L’état major de la 17ème brigade de Cavalerie s’installe à Bram, ainsi que le 9ème régiment de chasseurs, pendant que 10ème régiment de Dragons investit La Force, Fanjeaux et Villesiscle.

 

9 septembre 1878.

DIXIÈME JOURNÉE

Montréal.

Les troupes se lèvent à cinq heures. A cinq heures et demie, les hommes, rassemblés sur la route, mettent sac au dos et commencent à partir. Les drapeaux sont apportés, et les fantassins prennent la direction de La Force en évitant la route nationale, qui est réservée à l’artillerie. Chaque homme a emporté quarante cartouches.

La vitesse de la marche pour la division est fixée à 3 kilomètres 600 m. par heure, y compris les haltes.

Les arbitres pour les opérations d’aujourd’hui sont : le général de Sonis, les colonels Desancèle, Guyot, Lassègue et Devanteaux.

Le temps est superbe.

 

Il est sept heures trente-cinq.

On n’a pas encore tiré un coup de canon, mais la 34ème division accentue sa marche sur Villasavary. La brigade de Brème venant de Cailhau, est précédée par le10ème dragons devant lequel le 9ème chasseurs vient de battre en retraite.

Les dragons s’arrêtent à. la ferme  de Chevalinière.

Pendant ce temps, la brigade commandée par le général Bellegarrigue arrive à la Force, défile sur la route au-dessous de Fanjeaux et dessine son mouvement sur Villasavary.

Les deux brigades marchent du sud au nord sans avoir tiré, jusqu’à présent, un coup de fusil.

.

A sept heures quarante, la fusillade s’engage suc la route de Fanjeaux à Villasavary.

La fusillade est, du reste, peu nourrie. Deux reconnaissances de chasseurs et de dragons viennent de se découvrir.

Les chasseurs partent au galop et le régiment de dragons quitte la ferme pour s’engager sur la route de Fanjeaux à Bram.

L’avant-garde des dragons donne la poursuite à une reconnaissance de chasseurs».

 

Artillerie CailhauMontréal, 9 septembre, 8 h. du matin.

Le silence règne sur toute la ligne. Tout se borne, jusqu’à présent, à une reconnaissance de cavalerie.

La 68° brigade se masse à Prouille, au pied de Fanjeaux, et se prépare à attaquer en suivant la route qui mène droit à Villasavary.

Une batterie au sud de Villasavary ouvre le feu dans la direction de Prouille et Les dragons, avançant petit à petit, refoulent les chasseurs qu’on n’aperçoit plus et prennent le galop en défilant dans la plaine le long de la route de Bram.

8 h 10

Un combat d’artillerie s’engage entre les batteries de Villasavary et l’artillerie de la 34° division qui a pris position à Prouille. Des reconnaissances de cavalerie continuent d’explorer le terrain avec grand soin.

Les dragons sont maintenant maîtres de toute la plaine en avant de Villasavary, qui répond toujours aux batteries installées à Prouille.

8 h 25

La 68° brigade d’infanterie se déploie dans la plaine au sud de là route de Prouille à Villasavary et marche dans la direction de cette localité. Les batteries de Villasavary répondent toujours vigoureusement.

8 h 45

Les deux régiments de dragonset de chasseurs viennent de se rencontrer dans la plaine et ont fait une charge splendide.

La batterie de Prouille accentue son tir sur Villasavary qui répond moins vivement.

Un combat d’artillerie s’engage avec une extrême vivacité du côté de Bram.

9 h

Les troupes d’infanterie qui étaient massées derrière l’artillerie, au pied de Fanjeaux, prennent à travers champs la direction de Villasavary.

Pendant ce temps, les dragons se massent dans la prairie au sud de la route de Bram où la canonnade devient violente.

9h15

L’infanterie de la 68ème brigade continue son mouvement, en avançant des deux côtés de la route de Prouille.

La canonnade est vive du côté de Fanjeaux.

9h25

Plus rien du côté de Bram et ralentissement marqué de la canonnade entre Prouille et Villasavary, mais l’infanterie de la34ème division poursuit lentement son chemin, se rapprochant de Villasavary qui est couvert de troupes.

Le général Vincendon attend probablement l’attaque, sans sortir de ses lignes qui présentent, du reste, un front de défense formidable.

Général de division Warnet

Général de division Warnet

Les quatre régiments deligne de la division Warnet ont fait environ un tiers de la route entre Fanjeaux et Villasavary et on n’entend pas encore la fusillade.

9h40

La canonnade reprend assez lentement, mais le combat d’infanterie s’engage. On entend des coups de fusil assez rares encore.

L’artillerie de la 34e division vient de s’avancer d’environ 1000 mètres dans  la direction de Villasavary et elle établit une seconde batterie au pied du coteau de Fanjeaux, pour répondre aux deux batteries de la division Vincendon, établies sur le versant sud des hauteurs de Villasavary

9 h 50

La canonnade reprend du côté de Bram et se rapproche de Villasavary qui répond mollement.

10h15

Une batterie établie sur le versant nord de Villasavary répond à une canonnade vigoureuse de l’artillerie qui avance de,Bram. On n’aperçoit plus de cavalerie.

10h30

Les 67ème (Cailhau) et 68ème brigades d’infanterie se sont approchées de Villasavary et engagent une fusillade avec l’infanterie qui défend cette position. On se bat à mi-chemin entre Fanjeaux et Villasavary.

10h35

Le combat d’artillerie cesse, mais la fusillade devient plus vive. Le 59° s’avance en suivant les collines d’où il peut arriver à dominer Villasavary.

10h40

L’infanterie de la 34ème division gagne du terrain. L’artillerie de cette division s’étant également avancée, l’artillerie de la 33ème division accourt au galop de la plaine de Bram et lui fait face. Mais les batteries de Prouille accentuent leur tir. En ce moment, la bataille est des plus vives dans la direction de Fanjeaux à Villasavary.

Deux batteries opposées ne sont pas éloignées l’une de l’autre de plus d’un kilomètre et tirent avec acharnement pendant que la fusillade crépite, se rapprochant davantage de Villasavary.

11 h

L’infanterie de la 33e division se déploie sur le versant sud-ouest des hauteurs de Villasavary pour tenir tête à l’ennemi qui avance toujours en suivant la colline.

Une fusillade terrible est engagée de ce côté.

Villasavary disparait dans un nuage de feu et de fumée.

On n’entend plus rien vers Bram. La lutte est concentrée sur le versant des collines qui aboutissent de Fanjeaux à Villasavary.

Le duel d’artillerie est acharné et semble tourner à l’avantage de la 34ème division, dont le tir est beaucoup plus rapide.

11 h 10

Le feu d’artillerie cesse des deux côtés. On entend des feux de salves au pied des collines, pendant, deux minutes encore, puis, plus rien.

11 h 15

La batterie établie sur le versant nord de Villasavary rouvre le feu. mais personne ne lui répond.

11 h 20

La bataille est terminée. Les troupes vont regagner leurs cantonnements.

On ignore encore à qui sera attribuée la victoire.

 

D’après la note de l’état-major, la critique des opérations est favorable au général Warnet, moins favorable au général Vincendon.

 

Bruno Ferrisi.

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